Entretien au Journal le Matin du Maroc avec Amir Alfarge, porte-parole du Mouvement de la Citoyenneté Irakienne à Paris :

 «Si les élections de janvier se tiennent, j'ai peur que l'Irak ne connaisse la guerre civile»

 Président de l'Association des Irakiens de France depuis la chute de Bagdad, Amir Alfarge, 49 ans, s'est joint à une dizaine d'autres Irakiens (en Allemagne, Etats-Unis, France…) pour créer, il y a six mois, le Mouvement de la Citoyenneté Irakienne. Un mouvement laïc qui veut que la référence de la loi fondamentale du nouvel Irak soit la notion de citoyenneté pour toutes les religions et ethnies qui composent le peuple Irakien. En France, depuis 1978, M. Alfarge n'a jamais été un militant pour ou contre le régime de Saddam, mais c'est l'occupation américaine de son pays qui a été la cause principale du début de son militantisme à Paris et ailleurs. Car, dit-il, " ne occupation n'a jamais été mieux qu'un dictateur ". Explications

 Pourquoi avez-vous pensé au militantisme pour la cause Irakienne, seulement 25 ans après avoir quitté votre pays ?

Je n'ai jamais été un opposant au régime de Saddam, mais je n'ai jamais été de son côté non plus. Par contre, depuis la chute de Bagdad, j'ai décidé de rejoindre les mouvements de résistance car je pense qu'une puissance mondiale comme les Etats-Unis n'a rien à faire chez nous. Et plus aujourd'hui, contre un gouvernement fantoche, imposé par la force aux Irakiens.Comme tous les Irakiens, j'ai vécu l'occupation de notre pays comme un choc. Je me sens même déshonoré par celle-ci.C'est ce qui me pousse à militer aujourd'hui et à risquer ma vie, car je suis recherché par les Américains à Bagdad. Je suis fier d'être Irakien, et comme mon pays traverse aujourd'hui une période de guerre, j'ai décidé qu'il était temps d'être solidaire avec mon peuple. Il y a encore un amalgame qui est fait entre les pro-Irak et les pro-Saddam ce n'est pas la même chose. Certes c'était un dictateur, mais ma priorité n'était pas de militer contre lui, alors que des millions d'enfants irakiens décédaient sous l'embargo imposé au pays. Aujourd'hui, les Etats-Unis ont décidé de briser ce pays, berceau des civilisations, au nom de la démocratie. 

 L'objectif de ma vie est devenu la lutte pour l'indépendance de l'Irak. Je suis l'arrière petit fils du premier martyr de la révolution irakienne de 1920 contre les Anglais, baptisé "le Menuisier muet ". Cela pour dire que le militantisme est une tradition dans ma famille. D'autant plus que je fais partie de tous ceux qui n'ont jamais accepté de se mettre avec un gouvernement étranger pour renverser Saddam. C'est une affaire intérieure.

Comment vivez-vous votre militantisme dans un pays qui était contre l'offensive américaine armée contre lancée contre l'Irak en 2003 ?

En tant qu'Irakien, je n'ai jamais été spécialement gâté en France. J'ai de bonnes relations avec certains hommes politiques français, tout comme j'ai des problèmes avec d'autres.. L'un des politiciens que je respecte beaucoup ici, c'est Jean-Pierre Chevènement qui m'avait invité à un congrès de son parti pour venir parler de l'Irak, par exemple. J'entretiens aussi des relations avec plusieurs associations et organisations militantes anti-guerre et anti-impérialisme.

Je pense toutefois que la vision politique française concernant l'Irak peut nous aider, de manière objective, car il s'agit d'une politique multipolaire. Le problème de l'Irak et du Moyen-Orient plus globalement ne peut être résolu qu'à partir des Nations-Unies. Or, la politique du Président américain, George W. Bush, est fondé, sur l'unipolarité. Il n'y a donc que la vision européenne multipolaire, que la France défend bien, qui peut contrer cette hégémonie américaine.

Et que pense le peuple irakien de la position française, et ses points de vue défendus avant, pendant et même pour l'après-guerre ?

Il est important ici de souligner que quand on parle de la position française, on veut parler de la position du Président Jacques Chirac, car il y a en France plusieurs tendances, avec des partis et représentants politiques qui sont plus clairement pour la politique américaine.

Donc concernant la position du Président Chirac, elle est claire et honnête à mon sens. Il défend une politique arabe du Général De Gaulle. Son point de vue est écouté et respecté partout dans le monde arabe surtout concernant le conflit israélo-palestinien et le dossier irakien. Si vous allez en Irak, outre celui du Général De Gaulle, il y a deux noms que les Irakiens connaissent très bien. Celui de Jean Pierre Chevènement, ancien ministre de la Défense qui avait démissionné pendant la première guerre du Golfe et celui de Jacques Chirac qui a toujours défendu la cause du Moyen-Orient.

Avec quel œil voyez-vous le gouvernement d'intérim mis en place par les Américains en Irak ?

L'objectif principal de notre mouvement, c'est de dénoncer l'occupation et tous les pions qui ont été portés par les chars américains, car ce n'est pas avec ces gens que l'Irak de demain va se faire. Ce sont tous les gens qui ont été écartés après la chute de Saddam, car ils n'étaient pas liés au système de l'occupation, qui doivent aujourd'hui revenir pour rebâtir l'Irak. Car ces gens là ont les mains propres. Notre mouvement milite pour que l'Irak soit gouverné par des laïcs, en accord avec tous les mouvements religieux. Or les Américains n'ont fait que ramener des personnes qui ne sont pas acceptées par le peuple irakien, comment voulez-vous qu'ils le gouvernent. C'est un gouvernement qui est là pour exécuter les manœuvres de l'occupant.

Une conférence a réuni cette semaine à Sharm Cheikh, l'Irak, ses voisins et le G8. L'un de ses résultats était l'effacement de 80% de la dette extérieure irakienne et la confirmation des élections de janvier 2005. Comment la considérez-vous sachant qu'elle a exclu les mouvements de la résistance irakienne?

Il n'y aura jamais de paix en Irak tant qu'on n'aura pas résolu le problème de la paix sociale entre les Irakiens. Actuellement, ce n'est pas le cas, donc il n'y a même pas lieu de parler de l'argent pour reconstruire l'Irak avant de créer le climat propice. Avec tous les massacres que vivent les Irakiens, à Falloujah et ailleurs, je ne pense pas qu'ils vont accepter aujourd'hui d'être gouvernés par des pions imposés par les Américains et encore moins leurs élections. La conférence de Sharm Cheikh (qui s'est tenue cette semaine NDLR) est une des manœuvres de ces gens. C'était à la base une bonne initiative française, elle a été détournée par les Américains afin d'en faire une occasion d'imposer et truquer les élections de janvier 2005. Pour que les Irakiens participent à des élections, ils doivent être en mesure de le faire en étant libres, et non sous le contrôle de 150000 soldats américains.

Concernant la dette extérieure, l'annulation de 80% n'est pas une chose importante à nos yeux car, nous avons le pétrole et tout le monde sait que nous pouvons éponger nos dettes. Le plus important pour aider les Irakiens serait de les aider à se rassembler, après avoir dit aux Américains que leur présence n'est pas souhaitable, en donnant aux peuples les moyens de reconstruire le pays.

Votre mouvement fait partie de tous les courants de résistance qui ont appelé au boycott des élections de janvier 2005, que craignez-vous si elles se tiennent ? et quel scénario prévoyez vous si elles n'ont pas lieu ?

Nous demandons effectivement au peuple Irakien de ne pas participer à cette mascarade. Nous sommes pour des élections sous l'égide des Nations-Unies mais pas sous contrôle de l'occupant. Dans ces conditions, aucun gouvernement ne saurait se déclarer légitime.Alors si jamais les élections de janvier se tiennent, j'ai peur que l'Irak ne connaisse la guerre civile. Dans l'autre cas de figure, je pense que les Américaines seront obligés de trouver une solution, avec les Nations-Unies cette fois. Une porte de sortie qui peut être acceptée par toutes les tendances irakiennes. Nous voulons les élections pour faire la transition démocratique, mais nous refusons qu'elles soient organisées par quelqu'un qui a fait autant de mal au peuple irakien, en l'occurrence les Etats-Unis. 

Et quel serait selon vous le chemin vers cette paix sociale dont vous parlez ?

L'Irak ne peut pas accepter une puissance extérieure qui a une religion et des coutumes autres que les siennes pour venir le remodeler. Pour atteindre la paix sociale, les Nations-Unies doivent jouer un plus grand rôle pour nous aider, en engageant des pays arabes et musulmans en Irak afin de permettre aux Irakiens de se réunir entre eux et s'entraider pour rebâtir leur pays.

Comment voyez-vous justement, à ce jour, l'engagement des pays arabes dans la résolution de la question irakienne ?

Il faut ici distinguer entre quelques pays voisins qui profitent de la situation en Irak pour des raisons politiques ou économiques, et d'autres comme la Syrie, la Jordanie et bien d'autres qui veulent réellement nous aider. Mais vous savez, cela fait bien longtemps que l'Irak est laissé seul dans sa détresse, nous avons appris à nous battre seuls. La ligue arabe a elle même beaucoup d'efforts à fournir pour regagner la confiance du peuple Irakien.

Vous continuez par contre à faire confiance aux Nations-Unies qui étaient incapables d'arrêter les Etats-Unis de partir en guerre contre votre pays ?

Le peuple irakien a, en effet, perdu confiance en les Nations-Unies car les Américains ont pu les doubler facilement pour venir l'attaquer. Or, aujourd'hui, les Américains sont dans un bourbier et n'ont pas pu réussir leur coup. Alors aujourd'hui, ils ont besoin d'une alternative Quelque chose qui leur permette de sortir de l'Irak. Alors s'ils pensent que les Nations-Unies peuvent les aider dans ce sens, cela nous conviendra à nous aussi. On doit trouver des solutions valables pour tout le monde. Les Etats-Unis doivent aujourd'hui revenir à leur place de grande puissance respectée et non à craindre.

Quelle leçon tirez-vous de cette dure épreuve ?

Le mérite de cette guerre en Irak, dont le prix a été payé par la vie des Irakiens, aura été d'avoir permis de voir naître à partir de la région, un nouvel ordre mondial qui met fin à l'unilatéralisme américain. C'est tout l'équilibre des forces géopolitiques sur l'échiquier mondial qui va désormais changer. Car rappelons encore une fois que nous ne sommes pas contre le peuple américain, mais plutôt contre la politique de George W. Bush.

Propos recueillis par Aziza Nait Sibaha Correspondante à Paris